L'Atelier du Reveur
21avr/101

Un Avis-test émerveillé sur ZBORD

ZBORD

un jeu injustement méconnu de Boris Grugudiel

ZBORD, c'est un peu la Mecque du joueur de stratégie exigeant. Difficilement trouvable aujourd'hui ailleurs que dans quelques rayonnages obscurs de non-moins ténébreux antres de ludistes aux talents chenus, ZBORD se présente d'abord sous la forme délirante d'une spire pleine aboutée en haut et en bas à deux grosses masses moléculaires tirant en leurs extrémités vers le filamenteux, pour l'allure, et le baveux, pour la consistance – cela, c'était surtout valable après de longs séjours pénombraux dans les caves ou greniers, qui sont les alcôves des ludopathes, où l'obscurité moite et la promiscuité avec, par exemple, un Monopoly grand-parental, génèrent parfois des mutations graves. Le jeu s'ouvrait en se tirebouchonnant d'une curieuse façon, dévoilant un entrelacs de pions, de ficelles, de cubes et de pans de cartons étrangement découpés imbriqués les uns dans les autres avec une précision, une méthode et des torsions savantes. Il fallait quelque temps d'habitude et de souplesse exercée pour extirper de la gangue ce qui devait composer l'essentiel des pièces du jeu, sans abîmer ces dernières. Parfois, l'extrémité de l'une s'achevait sous le commencement d'une autre, laquelle s'enchevêtrait inextricablement au noeud plus vaste des cordes et des briques amoncelées doctement sous – j'avais omis de les mentionner – une pile de cartes ordonnées de sept façons et liées ensemble par une ficelle plus vaste englobant – on ne sait pourquoi, l'étendue même de la boîte, ce qui contraignait à de gênantes contorsions.

Bref, une fois cet attirail péniblement sorti, on pouvait jouer.

Enfin, jouer...d'abord, le jeu consistait en un tri consciencieux des pièces, de couleurs, formes et odeurs différentes – oui, l'odorat est l'une des composantes du jeu, au même titre que la valeur du matériau employé pour les pièces – cuivre, étain, bois, coton, aigue-marine et schiste bitumineux.

Tout ce déploiement esthésique à seule fin d'immerger le joueur davantage dans la trame déjà riche de la règle du jeu.

Explication : ZBORD est un jeu que l'on qualifierait aujourd'hui de « jeu de placement », de majorités et de conquête. Des cartes inter-dépendantes, inter-connectées par certains passages, déterminent l'espace du jeu. Le thème présenté se veut celui d'une organisation organique parfois microscopique, parfois macroscopique, puisant dans l'essence d'une hypothétique « matière noire blanche » les conditions d'apparition d'une vie matérielle différente, au fil de palingénésies et métamorphoses successives jusqu'à l'obtention d'une nouvelle définition de la « Vie ». Transfuges de particules et de matériaux sous forme d'exploitations coloniales : Puerto rico n'a rien inventé.

Chaque joueur est spécialisé dans une forme de développement, sur une forme précise de carte. Certaines odeurs lui seront plus familières, il devra veiller à respecter leur équilibre. Pareillement, un équilibre tactile se doit d'être toujours respecté – chaque joueur peut d'ailleurs, sous certaines conditions, être jugé par ses compères créateurs. Equilibre et débordement : cette dualité alternante est le fil du jeu, et le garant du succès.

Les pièces seront dans un premier temps convoyées sur les plateaux des joueurs, sur le plateau en soucoupe, d'abord, celui en cuvette, ensuite, avec les rangements méticuleux avec des flèches de conversion/translation sur les bords pour indiquer les mouvements d'interpénétration possible, enfin, celui de la douzaine de pots. Le plateau de la douzaine de pots – la règle l'appelle « le champ de comètes » mais mon intitulé me convient davantage, eu égard à la forme du plateau et sa propension à se déformer au delà des 30 ° C ambiants (le matériel un peu avant-gardiste de l'époque souffrait de ce genre de tares, malheureusement, si bien que peu d'exemplaires ont pu se conserver), permettait de véhiculer de nouvelles définitions de la vie, susceptibles d'affecter les plateaux des autres joueurs et les modalités mêmes du jeu. Lequel jeu n'a, évidemment, pas de durée de jeu fixe. Vous pouvez y jouer dix minutes ou deux jours : il fut une époque où les jeux jouissaient d'une liberté d'existence heureuse.

Alors, évidemment, ZBORD n'est pas un jeu simple, d'autant plus que la règle en patagon présente les éléments dans un désordre quasi total ou mû par des sub-relations tacites et indécelables. Des éléments de jeu mentionnés n'apparaissent pas concrètement (certains sont certes à construire à peu de frais mais un talent de bricoleur sera requis), d'autres sont apparemment surnuméraires (j'ai cru comprendre qu'une situation de jeu particulière ne se produisant qu'une partie sur dix mille pouvait donner à ces éléments toute leur importance latente) et l'on trouve ci et là les reliquats mal fagotés de compositions bizarres et suintantes relâchant en nous ce sentiment furieux : « mais qui donc a joué à ce jeu avant moi, et où ?? Qui est ce sagouin innommable ? ».

Vous l'avez compris, mais je me répète à l'envie (un « e » final de circonstance) : ZBORD est un OLMI (Objet Ludique Mal Identifié) à acquérir sans hésitation dans l'éventuel cas où une version encore jouable de ce jeu se présenterait. L'auteur - ingénieur dans l'aéronautique nous présente la notice, a longtemps hésité avant de publier ce jeu à compte...d'auteur, jugeant qu'il serait difficilement accepté par le « grand public », voire le « public » tout court. Une passion pour l'entomologie et les hypothèses de l'origine de l'humanité ont enrichi considérablement son projet initial – un jeu de dés où l'on devait faire avancer des pions.

C'est une chose passionnante que la genèse d'un projet, surtout lorsqu'il s'avère aussi biscornu, aussi extravagant, aussi étonnant, et c'est une rareté appréciable que d'avoir ces quelques mots d'explication, même farfelue, sur un jeu qui ne s'avère pas moins qu'une oeuvre quelque part entre le ludique et l'artistique, une chose que l'on pourrait se contenter de poser sur une colonne avec ce simple titre : «Jeu ».

Toute la symbolique humaine tient dans ce lieu, cet objet, cette création, ce nom. Vivre est une opération difficile, mais créer, créer ! Créer !

Manuel Grisel

Commentaires (1) Trackbacks (0)
  1. Quelqu’un pour m’en céder un à prix raisonnable?
    J’accepte aussi de l’échanger contre la version limitée de 1989 de BLOURPS (une rareté).


Laisser un commentaire


Aucun trackbacks pour l'instant

Catégories

Avis récents

Mots clés

Liens

RSS Produits phares

Commentaires récents

Archives

Partenaires